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Beigbeder, personnage de

Klapisch

28 juin 2024

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Sa barbe de croisé, sa haute taille, son culot d’enfant privilégié, son manque de surmoi caractéristique de sa génération, ses prises de positions blâmées par l’intelligentsia à laquelle il fait mine de ne pas appartenir, son mode de vie somptueux nous font oublier que Frédéric Beigbeder est ni plus ni moins une variante des personnages de Klapisch. Le réalisateur fétiche des générations Erasmus a brillamment mis en scène les nouvelles formes de vie, d’études, de travail et d’amour nées dans les 1990, époque où l’on pouvait voir des glimpses de la fin des institutions modernes. Quand on s’est mis à s’éprendre de ses colocataires, à vivre le polyamour avant de le qualifier comme tel, à faire du travail un domaine aussi frivole que sérieux, à voyager pour se définir comme individu, deux phénomènes biologiques se sont mutuellement renforcés : on a fait du traitement médicamenteux de la dépression un fait social total, et on a encouragé à s’affirmer par la destruction de son corps via des nécroses. Une génération psychédélique est née, on a eu l’impression d’avoir affaire à des zombies à l’air vaseux, à la voix éthérée, à l’existence fumeuse, à l’identité brumeuse. Dans cette génération, on se brûle les ailes (subventionnés par l’État-maman ou par la love money) dans le but principal de faire une introspection brute, nue, courageuse mais souvent imprécise que d’autres générations auraient qualifiée d’impudique. Se moquer de soi, penser à soi, parler de soi avec les mots les plus justes, en oubliant les impératifs de subtilité et d’illisibilité que la mondanité impose, est devenu un trait de caractère distinctif de ces personnes pourtant neurologiquement abîmées, habituées à détester qu’on mette des mots sur leur identité : après tout, on a expliqué à leurs parents que l’existence précédait l’essence.

Si en trente ans la conscience du phénomène et sa dénomination ont changé (on emploie désormais le mot w** e), il a progressé sans changer de nature. De 1994 à 2024, les hétérosexuels ont petit à petit singé l’appétit de vivre, la curiosité pour autrui, le mépris pour sa propre santé, les pratiques sexuelles, le rapport à l’amour des homosexuels. La périphérie est devenue le centre et les minorités ont précédé les tendances, réalisant ainsi la prophétie marcusienne.

Beigbeder fait miroir à Klapisch. Par opposition au misérabilisme, à l’intérêt teinté d’empathie pour autrui, à l’absolu recherché ailleurs que chez soi, souvent chez un autre plus faible comme le migrant ou l’opprimé, Beigbeder incarne l’autre versant de la dégradation synaptique. Il se veut l’ambassadeur du XIXème siècle européen, celui des formes immuables qui aborde l’altérité avec la mélancolie, la condescendance de ceux qui ont ignoré ou dominé trop facilement l’adversité. Son angoisse est la même, de 99 Francs à Confessions d’un hétérosexuel légèrement dépassé, celle d’une personne consciente de vivre dans une bulle temporelle, presque une bulle spéculative, prête à imploser : la supériorité économique puis la supériorité esthétique dont l’Europe peut se targuer.

Le cinéphile à la mémoire longue se souvient que le film phare de la jeunesse française (et européenne) des années 2000, L’Auberge espagnole (2002) donnait déjà à voir la consommation (encore anodine, joyeuse et indolore) de psychotropes festifs du genre ecstasy, bien avant sa généralisation et les ravages mentaux souvent irréversibles qu’elle induit.

Lorsqu’on le réduit à sa condition biologique, Beigbeder ne fait plus illusion par son apparat et ses diverses panoplies ou entourloupes. Si, dans l’imaginaire collectif, chaque univers a sa drogue et son hygiénisme, il y a eu une transformation biologique définitive commune aux fumeurs de cannabis de Klapisch et aux amateurs de cocaïne et de viagra de l’univers de Beigbeder. Cette continuité des univers est difficile à envisager, mais elle est bel est bien réelle. Le monde que les plus jeunes appellent roots fait de sac à dos, de voyages rustiques improvisés, d’hostilité théorique aux dérives de la mondialisation, des filles à poils sous les bras et aux tatouages sur les jambes ne diffère pas autant qu’on peut le croire des univers des rallyes, des cabarets où l’on s’arrache les prostituées slaves, des maisons de famille anciennes et spacieuses, de l’équitation,  des chemises d’époque et des chevalières. Pour preuve, beaucoup plus de personnes qu’on le croit naviguent effortlessly entre ces deux univers aux codes différents mais à la nature biologique similaires : celle des Occidentaux éthérés — des gens dont l’identité et le bien-être passent par la destruction d’eux-mêmes.


Beigbeder, comme les personnages de Klapisch, refuse d’être étiqueté, mis dans une case en dehors d’un diagnostic. Cyclothymiques, dépressifs, bipolaires, schizophrènes, autistes, nos jeunes têtes brûlées n’ont que les acronymes HP et TS à la bouche lorsqu’ils décrivent le réel ou s’adonnent à une dose homéopathique de commérage. Quel que soit l’univers social, nos Européens sont avant tout des êtres endommagés à l’adolescence non pas par la puberté mais par des substances trop fortes pour eux, trop dures pour les glandes de leurs cerveaux. Lorsqu’on ne leur prescrit pas des antidépresseurs à l’adolescence, ils ont la merveilleuse idée de mêler les psychédéliques puissants à l’alcool ou encore à la joie de la poudre blanche. Les autres dangers pour la santé qu’on connaît, comme la pilule (et bien d’autres), additionnés à ces médicaments, font d’eux ce qu’ils sont. Leur humanité était nouvelle dans les années 1990, elle est aujourd’hui établie et devenue la norme ; son emblème musical le plus précis était Fauve, ou encore Vendredi sur Mer. Le rapport au passé n’y est pas pour rien, la digestion à retardement des deux guerres mondiales et du XIXème siècle européen ont généré pléthore d’émotions négatives et de théories politiques en trop, visiblement trop fortes pour qu’on s’en accommode en restant sobre.

La bonne santé physique s’accompagne généralement d’une psyché saine et d’un subconscient intact. Dans ces générations éthérées, on se dégrade pour exister, on a appris à faire la paix avec ses failles pour les révéler dans des moments de confidences, on se sent vivre car on pense être devenu un réel individu. On se dégrade pour accélérer comme pour décélérer, et la crasse nous fascine quand on flirte avec la mort pour mieux vivre. Klapisch a prêché l’enthousiasme en toutes circonstances quand Beigbeder faisait pénétrer la crasse dans le panthéon de la littérature en révélant Houellebecq comme Despentes, le duo sordide qu’on ne nous a pas épargné pendant plus d’une décennie.

Beigbeder a désenchanté au même titre que Klapisch a enchanté. Ils se répondent car ils ont tout deux mis en avant une exploration de soi et des autres, et planté dans des milliers de cervelles des idées nouvelles, un rapport nouveau à des institutions érodées ou bâties à neuf, tout cela à un moment pivot du capitalisme et de la technologie. Trente ans après l’envol de l’écrivain et du réalisateur qui ont pu se croiser à l’école primaire, car ils sont nés dans la même ville à quelques années d’intervalle, l’un a conservé sa compréhension de la réalité et l’autre a théâtralisé et exagéré son décalage avec les années 2020 pour rendre encore plus flagrante sa déréliction tant répétée. Les deux derniers romans de Beigbeder répondent bien à la série de Klapisch.

On voit dans les deux derniers livres du Béarnais le désarroi du vieux fêtard, enfant de la jeunesse dorée qui a martelé dans toutes les cervelles françaises que l’amour durait trois ans pour laisser place aux dépressions et aux pulsions suicidaires. Le cadet de la bourgeoisie qui a profité de la muséalisation de son pays en devenant l’un de ses emblèmes imagine toutes les variantes de son futur déclin dont Klapisch donne l’impression de vanter les mérites. La quête de sens, la peur du déclin du dépositaire de la grandeur passée et de la finesse provisoire de la France et de son fameux « art de vivre », regardent l’uniforme comme une vierge pleine de désir, et n’est en réalité rien d’autre qu’une nuance sociologique d’une condition biologique.

Beigbeder a diffusé à grande échelle le désarroi et le désespoir, pour séduire l’anthropologie qui lui ressemble, celle des hommes plus jeunes que lui portant des Stan Smith, enivrés et drogués, vaporeux, polyamoureux, mélancoliques et introspectifs qui peuplent les bureaux des immeubles haussmanniens de la capitale. Le personnage n’en demeure pas moins sympathique.

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Frédéric Beigbeder, 99 Francs, Grasset (2000).

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Frédéric Beigbeder, Confessions d’un hétérosexuel légèrement dépassé,  Albin Michel (2023).

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