J’ai rendez-vous au Sénat pour un colloque. Je remonte la rue de Tournon pour arriver devant l’une des grandes portes, gardée par quelques uniformes au sourire courtois. Une fois mon identité vérifiée, je traverse le porche et je me retrouve dans la cour intérieure de cette assemblée.
Le sol crisse sous mes chaussures et les graviers paraissent plus sombres sous le ciel laiteux, lourd de nuages. Quelques marches pour accéder à la partie supérieure de l’enceinte. Les escaliers pavés sont luisants de pluie. L’usure des marches aux passages réguliers des pas a lentement creusé la pierre, formant de petites flaques à chaque averse. Je pénètre dans le bâtiment. Un long et vaste couloir, au sol marbré, se déroule devant moi comme un ruban. Incrustées dans des alcôves, dorées par l’éclairage, des statues romaines pensives immortalisent quelques vertus tout au long du mur gauche. Les lumières à leurs pieds soulignent leurs flancs de contours ocres. Elles font face à la grande baie vitrée qui donne sur le Luxembourg détrempé. On a l’impression de traverser les siècles autant qu’on pénètre les coulisses du pouvoir. Tout est pensé pour célébrer la majesté. En arpentant cette galerie, je me sens petite, simple personnage de passage dans une institution qui me dépasse et me survivra.
Je traverse les couloirs et voilà que j’entre dans une salle d’audition où se déroule le colloque. Le contraste est saisissant. Le marbre est remplacé par un plancher qui semble se prolonger sur les murs, eux-mêmes percés de trous pour des questions d’acoustique, sans doute. Une estrade du même bois où parle l’intervenant, et tout autour de lui un public assis sagement entre des arceaux de bois s’élançant comme un amphithéâtre. Le tissu des fauteuils de couleur rouge semble déjà passé, comme après une trop longue exposition au soleil. Pourtant dans cette pièce, il n’y a pas le moindre rayon venu de l’extérieur. Tout est éclairé d’une lumière artificielle qui use le regard. Les horloges ressemblent à une montre de sport bon marché, avec leurs deux points qui clignotent inlassablement.
Ne serait le logo du Sénat, on pourrait être dans n’importe quelle institution, n’importe où dans le monde. Toute spécificité qui caractérise la France a été balayée, pour une esthétique digne de Gotham City, inidentifiable sous couvert de simplicité. C’est pourtant dans ces salles que se jouent, tous les jours, de petites décisions qui orientent le destin de la France.
Ces lieux sont fonctionnels, dénués de toute considération esthétique. Mais comment peut-on prendre des décisions éclairées dans un environnement aussi laid ? Pas un tableau, pas une sculpture, que des planches de bois, des micros et des fauteuils. Souvenons-nous des théâtres romains qui ont toujours su marier l’utilitaire, les gradins, la sonorisation à une époque sans micro, et le souci esthétique apporté des arches jusqu’au moindre petit angle invisible, tout cela dans des matériaux qui ont traversé les millénaires.
Tout ce qui est utile peut-être embelli. Pourquoi, me direz-vous ? Parce que la beauté nous oblige à penser au-delà de nous-même, à tendre vers la perfection plutôt que de nous contenter de la simplicité la plus immédiate. La grandeur des lieux, à travers l’architecture, rappelle la responsabilité qui pèse sur les dirigeants et tout citoyen qui vient séjourner entre ces murs. La beauté a aussi pour fonction d’inspirer, de nous élever rechercher le bien, le bon, le juste. Dans l’harmonie des formes, on cherche l’harmonie d’une décision. Dans la longévité de l’art, on cherche la décision qui n’est pas marquée par une émotion passagère mais par une vision de long terme, capable de s’appliquer à d’autres que nous dans d’autres temps et dans d’autres circonstances.
La France domine le monde par sa capacité à en incarner la beauté : pourquoi avons-nous cessé de la cultiver au quotidien ?

