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La jeune femme et la sauvagerie masculine

Ce texte a d’abord été publié sur le site personnel de l’auteur.

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Max Goldminc, Détail des bosquets, 10 mai 2024

« Une nuit de l’été 1958, la jeune Annie D. rencontre la concupiscence de l’homme, impérieuse et brutale, un sexe qui la force sans la déflorer, qui jouit de sa bouche sans lui rendre la pareille tout en le lui reprochant, morgue inouïe (“j’aimerais mieux que tu jouisses plutôt que tu gueules !”). De cette sauvagerie, doublée du mépris dans lequel l’homme va ensuite la tenir, elle ne conserve que le désir qu’il a eu d’elle pour lui faire don alors en retour de son propre désir, improbable, surgi après la rencontre des corps et malgré sa froide rudesse, suscité par la seule présence de l’autre puis entretenu par le rêve des retrouvailles. “Je la vois, Annie D., dans son désir au sommet de sa force. Elle ne peut pas être au plus haut dans la négation de tout ce qui n’est pas son désir de H, croyant qu’il voudra d’elle, continuant d’y croire même après que, le soir même, venue dans sa chambre il lui a opposé un refus cinglant.” »

Texte passionnant de Camille Froideveaux-Metterie, Le corps des femmes, La bataille de l’intime, dont je n’ai lu qu’une partie (« La “première fois” ou l’entrée dans son corps désirant »), qui fait un lien, à partir de Mémoire de fille d’Annie Ernaux, entre anorexie mentale et première expérience sexuelle, première rencontre avec l’homme.

Il peut sembler comique d’écrire qu’un auteur fait un tel « lien », tant il est manifeste que l’anorexie mentale est une psychopathologie presque exclusivement féminine – elle doit donc aussi être liée à un vécu irréductiblement féminin : pourquoi pas celui de la sexualité, où le sujet découvre de la manière la plus implacable son être de femme ? Si la femme est éternellement présentée comme une « énigme », ce poncif passe sous silence le mystère et, plus prosaïquement, l’expérience de sidération qu’ont certaines jeunes femmes lorsqu’elles rencontrent le masculin – la loi brutale du désir de l’homme.

Dans l’ensemble de mes recherches et écrits, je n’ai quasiment jamais exploré cette question, ou très marginalement. Je considérais que l’anorexie mentale était plus affaire de lien primaire à la mère et, plus tard, à « autre » social et anonyme ; que maladie liée à l’expérience de la sexualité génitale, ou à la constitution de soi-même comme « femme ». Ce n’est que tardivement que j’ai lu les écrits de Freud sur la féminité, et découvert le parcours laborieux – susceptible de toutes sortes de déviations –, qui conduit à une identification féminine réussie. J’ai pu parler à cet égard d’un véritable parcours de « transformiste ». Lire à ce propos : Pulsions et destins des pulsions dans la sexualité féminine.

Je considérais aussi qu’il ne fallait pas surinvestir l’angle « sociétal », du moins celui qui souligne « l’injonction esthétique à la minceur » adressée aux femmes, car il était à mes yeux, et je le maintiens, superficiel. Si les anorexiques instrumentalisent de tels idéaux esthétiques contingents, en font presque « usage » dans leur stratégie défensive, ceux-ci sont impuissants à déclencher une anorexie mentale.

En revanche, dans le « passif » prédisposant des sujets anorexiques, il y a toujours une forme ou une autre d’abus sexuel ; y compris quand il s’est agi d’une expérience précoce d’envahissement – non-respect des frontières corporelles et psychiques du sujet –, qui s’est apparentée, en fait, à un viol. Dans les écrits de Winnicott, comme dans ceux de Ferenczi, ce ne sont pas uniquement les comportements sexuels des adultes envers les enfants qui relèvent du viol ou ont des conséquences psychosomatiques équivalentes à celles du viol. Pour Ferenczi, d’ailleurs, l’abus sexuel, traumatique, est moins fatal que le déni qui l’accompagne et lui donne, finalement, sa portée pathogène :

« C’est en effet chez Ferenczi que le “désaveu par la mère de ce qui s’est produit” a été considéré comme ce qui rend le traumatisme pathogène, soit non seulement le viol mais la dénégation et la calomnie qui y font suite. » (P. Sabourin, « Postface : Pardon mutuel et succès final », in S. Ferenczi, Journal clinique, Paris, Payot, 1985)

 Winnicott quant à lui va jusqu’à écrire – remarque relativement effrayante – que le viol réel peut être tenu pour anecdotique à côté d’une expérience précoce et répétée d’effraction du self :

« Être violé et mangé par des cannibales, tout cela n’est que bagatelle comparé à la violation du noyau du self, à la modification des éléments centraux du self par une communication qui se glisse à travers les défenses. » (D.W. Winnicott, « De la communication et de la non-communication » (1963), in La capacité d’être seul, Paris, Payot & Rivages, 2015)

Aussi, sans doute, n’ai-je pas voulu me hâter moi-même de rabattre l’anorexie mentale sous l’idée trop lâche et, en même temps, trop restrictive, du viol. À plus forte raison n’ai-je pas voulu faire une étiologie de l’anorexie mentale à partir des expériences sexuelles que font les jeunes femmes, car nombre d’anorexies se développent à la puberté et ont, parmi leurs causes, soit justement une expérience précoce d’abus sexuel, soit une expérience de maltraitance autre, qui n’en est pas moins qualitativement équivalente à celle d’un viol ; pour certaines, un viol quotidien renvoyant à la structure même d’une relation primaire. Ne parler que du rapport aux hommes, alors qu’il peut s’être agi de relations beaucoup plus archaïques, pose d’indiscutables problèmes.  

Sur ces remarques, je n’ai pu qu’être frappée par la limpidité de l’analyse proposée, conjointement, par Annie Ernaux et Camille Froideveaux-Metterie, qui évoque, sans détours, la question de la « première fois ». Et je me suis aussitôt demandé : pourquoi n’en ai-je jamais parlé ?

***

Depuis que j’ai commencé à exercer la psychanalyse, j’ai entendu de nombreuses patientes exprimer, au sujet de leur sexualité, des récits certes jamais assimilables les uns aux autres, mais ressemblants. L’expérience féminine la plus banale de la sexualité est à la fois celle d’une certaine violence – celle d’être désincarnée, transparente –, et celle d’une frustration – conséquente de la négation du corps propre. La pénétration est violente et, si l’on pourrait se hâter de dire que c’est affaire de complexe de castration – la « blessure » rouverte –, elle l’est surtout parce que l’homme y semble tout entier concentré sur son plaisir à lui, transformant le corps de la femme en pur réceptacle, en instrument. Aussi la femme ne ressent-elle rien – elle aurait besoin pour cela d’établir un lien profond à l’autre, et, au minimum, d’éprouver que son désir n’est pas éclipsé sinon carrément inopportun dans le rapport sexuel. Elle ne ressent rien, si ce n’est rapidement une gêne qui vire à l’angoisse et au besoin d’expulser. Frigidité, dissociation : deux expériences banalement féminines. Mais la dissociation n’est pas un mécanisme défensif ici – s’extraire de son corps pour ne pas vivre ce qui se passe – ; elle n’est que la conséquence de l’absence de sensation de plaisir ou d’excitation – impossible pour un sujet d’habiter son corps si celui-ci n’est qu’un outil pour l’autre. Le corps n’est pas réduit à sa dimension physique, encore moins sensuelle ; il devient matériel.

***

Anne est venue me voir après avoir entendu parler de mon livre sur l’anorexie mentale à la fac. Elle a été anorexique et présente maintenant une forme moins rigide d’anorexie mentale, disséminée dans des comportements aléatoires. L’absence de rigidité, qui est un immense progrès, vient de ce que les choses sont généralement devenues plus incertaines – rechercher dans la maigreur la solution unique des difficultés que pose l’existence suppose un degré d’adhésion, de simplification et de fixation très forts, qui ne sont pas ceux d’une personne accédant, au moins en partie, à la position dépressive.

Anne s’efforce de donner une issue différente à sa frustration. Elle recherche la clef de son désir, à travers des expériences sexuelles comme à travers des études de philosophie. Les jeux de rôles sadomasochistes, avec leur caractère ritualisé, lui ont semblé un terrain d’expérimentation possible, par rapport auquel elle a néanmoins une position ambivalente. En un sens, elle veut essayer ; en un autre sens, elle a peur d’être déçue ou de ne pas réussir à s’abandonner, si l’abandon et la soumission peuvent, à leur tour, être mal compris. Ce qui est rejeté est moins la soumission que le contresens à son endroit, qui répliquerait l’expérience d’invisibilité et de frustration. Car cette soumission désirée n’est pas un acte d’auto-réification, ni d’auto-érotisation exhibitionniste (anorexie mentale) ; elle est un désir de passivation qui ne va pas sans une demande active d’être considérée, et que des choses lui soient faites comme autant d’attentions à son désir (dont le versant proprement actif est, dirais-je, inverti). Dans la soumission recherchée, mais manquée, le corps veut être touché, rendu sensible, et finalement soigné. Si la sadisation du corps par l’autre est voulue, c’est au sens d’une extrême attention portée par l’autre à soi – l’antithèse d’un corps prosaïquement instrumentalisé. De la pure image de la violence, qui pèche par sa simplicité et son économie, on passe ainsi à celle du soin, de l’érotisme du soin.

***

Camille Froideveaux-Metterie écrit, à propos d’Annie D., qu’à la suite de sa première expérience sexuelle, froide et brutale – elle aussi, trop « simple » et « économique », par où il faut entendre qu’on y fait l’économie du désir féminin –, elle : 

« […] perd toute considération pour sa propre corporéité, elle ne se reconnaît plus aucune limite et soumet son corps à tous les usages : manger trop, boire trop, se donner trop, le tout sans plaisir, sans autre satisfaction que celle de faire ce que le premier utilisateur lui a intimé de faire, tiens, prends ! ingurgite, régurgite, avale, vomis… Et si elle a la malchance de ne pas rencontrer, sur ce chemin de l’oubli de soi, un homme (ou une femme) qui saura à nouveau considérer son corps, c’est-à-dire à la fois en tenir compte et l’estimer, elle restera un sujet à jamais désincarné. La première fois aura été la dernière, le corps perdu à jamais. »

Plus loin :

« Il y a bien des moyens d’entériner la négation du corps, on peut le blesser, faire couler le sang, l’emplir d’aliments, l’affamer au contraire, le livrer à qui veut, l’étourdir dans l’alcool, l’endormir par rien, elle ne ressentira jamais rien, ”aucun orgasme jamais”. Son désir charnel n’a pas eu le temps de naître, elle n’a pas été excitée, son corps n’a pas été mis en mouvement. »

Le corps qui disparaît faute d’avoir été mis en mouvement, continue à disparaître dans la boulimie comme dans l’anorexie. Éteindre le corps, poursuivre l’entreprise de sa négation. L’absence de limites senties – la réification du corps par l’autre – se retraduit dans le sans-limites de l’ascèse, de l’hyperphagie comme de l’alcoolisme ou de l’usage de substances. Ce corps nié peut, en apparence, tout supporter. Les sujets anorexiques, on le sait – c’est un critère diagnostique –, nient leur état de malades. Ce n’est jamais « grave », ce n’est jamais sérieux. Le seuil de tolérance à la douleur est anormalement élevé : il est mimétique de l’insensibilité ou frigidité sexuelle évoquée.

Je trouve ces passages percutants parce qu’ils mettent en évidence l’interdépendance des corps qui les fait exister comme corps subjectifs. De même que la capacité d’être seul est dérivée, chez Winnicott, de l’expérience première d’être à deux (mère-nourrisson), la capacité à faire corps du sujet est dérivée de l’expérience première d’être touché, et, plus fortement encore, d’être ému par un corps-à-corps. L’anorexique est seule avec un corps qui, vraisemblablement, n’existe pas – il n’a pas été reconnu dans les yeux de l’autre (le premier autre maternel ; puis l’autre masculin). Un corps dont l’existence est douteuse peut être malmené de manière apparemment indolore. L’anorexique s’efforce, et jouit, de lui donner des frontières dans l’exhibition de ses os : elle n’a aucune expérience de ses frontières et de sa réalité corporelle dans le contact de l’autre.

Je reviens à Anne et je perçois une même tentative de remédier à l’insensibilité-inexistence corporelle par la recherche de la violence – violence qui, par sa littéralité, est condamnée à être anti-érotique, et donc impossible. Impossible à la femme de se soumettre dans ces conditions ; dit autrement, impossible à la femme d’être femme.

Si j’ai pu écrire que le sujet anorexique avait « faim de lui-même », faim de son vrai self ; je peux dire de manière plus fondamentale encore qu’il est affamé d’attention, de soin et de contenance – proche du holding winnicottien –, à même de le faire advenir comme corps. La rencontre avec l’homme ne serait-elle alors possible qu’à la faveur d’une « rééducation » du lien à la mère – exactement comme, dans la cure analytique, le transfert rejoue ce lien et, finalement, le fait exister différemment ? Il en irait indissociablement de la capacité du sujet à s’identifier, à son tour, à la mère aimante.

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Egon Schiele, Tête de jeune fille (sa femme), 1918

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