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Célébrons les dix ans de

Rick & Morty !

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2 décembre 2023

              La date du 2 décembre était traditionnellement associée à la célébration d’une victoire militaire au nom de gare d’un conquérant corse à ulcère. Il y a cependant fort à craindre qu’en cette année 2023, et vu le traitement cinématographique réservé au destin du Grand Homme (comme le nomme Hegel), il n’y ait guère lieu de se réjouir de ce point de vue. Intéressons-nous donc au sort d’un autre conquérant, qui fit son apparition sur les écrans post-modernes le 2 décembre 2013 : Rick Sanchez, et à son petit-fils Morty Smith. Il y a dix ans naissait la série d’animation Rick & Morty.

 

            Cependant que se déploient en ce moment même les épisodes de sa septième saison, célébrons cette apparition, tant elle est d’importance ! Si Les Simpson (Matt Groening, 1989) et South Park (Trey Parker & Matt Stone, 1997) ont bercé notre jeunesse, c’est bien Rick & Morty qui nous a propulsés dans le futur. Le nôtre, celui d’un premier âge adulte, des questions, des mélancolies et des enthousiasmes afférents. Celui d’un décor : un univers étendu aux possibles infinis du multivers, que le scientifique et inventeur démiurge Rick explore avec son petit-fils, lycéen timide et maladroit. Face à la réalité de l’Occident contemporain, on est aussi bien ce demi-dieu dépressif, bardé de technologie, que cet adolescent incertain, empli de sentiments.

 

            Et comme me le disait Aurélien Bellanger, lui-même auteur d’une chronique sur Rick & Morty pour France Culture[1], toute l’astuce de cette série est de présenter des dispositions scientifiques de l’intrigue suffisamment complexes pour qu’on se sente brillant à les comprendre, mais en même temps suffisamment simples… pour qu’on les comprenne ! Il ajoutait, lors d’une entrevue où nous parlions de dessin animé, que South Park était indubitablement une série de droite — ce que, à considérer ses récents vains ergotages anti-woke, on ne saurait nier — , et que Les Simpson n’en finissent pas de mourir — un autre ami me disait qu’ils se contentent de faire apparaître dans chaque épisode des iPhones comme quelque chose de particulier pour signer leur participation à la contemporanéité (en même temps, après 35 saisons… 35 ans, ou l’âge boomer de la série d’animation !). Ne reste que Rick & Morty, donc, dans ce niveau de diffusion “grand public”.

 

            On peut noter que dans l’écoulement des décennies, dans les années 2000, Futurama, du même Matt Groening, fut une sorte de transition timide, du point de vue de l’audace narrative et thématique, vers Rick & Morty. C’était encore de la SF à l’ancienne : vaisseaux spatiaux, cryogénisation, aliens. Le temps au carré certes, mais pas au cube, ou à des puissances encore supérieures…

          On pourrait aussi relever l’aspect suivant. Les Simpson sont la série de l’alcool : Homer Simpson est alcoolique, et passe son temps au pub Moe’s — de là découlent de nombreux développements, mais c’est la seule drogue présente. South Park est la série du joint, de la weed, de la marijuana : ils y sont récurrents (pensons au personnage de Servietsky, perpétuellement high). On peut imaginer, à la tournure de ces œuvres, que ces substances ont joué un rôle dans leur conception même. Rick & Morty, quant à elle, est la série psychédélique du LSD. Je suis convaincu que Dan Harmon et Justin Roiland, les créateurs, l’ont expérimenté : on ne peut pas avoir des idées aussi déjantées à sec… En tout cas, Rick, en sus de son alcoolisme chronique où il noie sa dépression foncière, est un habitué des psychotropes lourds. Ce sont les Portes de la perception de William Blake outrepassées par Aldous Huxley : Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie. C’est à ce genre de conscience qu’invite la série, comme l’engin au cœur de chaque épisode, le portal gun, l’outil à faire surgir des portails entre les différentes strates du multivers. Un cercle d’un vert fluorescent et vaguement morveux, comme une première et systématique ironie par rapport au registre SF — d’ironie la série ne manque guère.

 

          Et de drôlerie tout aussi bien, d’humour comme d’esprit, de comique de situation, de tournures, d’apostrophes, de décalages… Il y a quelque chose de profondément anarchiste, dans Rick & Morty, le grand-père scientifique récusant et moquant toutes les valeurs, tous les pouvoirs, toutes les institutions — en particulier l’école, dont il détourne régulièrement son petit-fils pour lui apprendre des choses réellement utiles, pour lui faire vivre la vie, démultipliée.

 

                La finesse de cette série vient aussi des mises en abyme de sa narration. Bellanger me disait encore qu’il voyait en Rick & Morty un renouvellement de l’art narratif au XXIème siècle. Et de fait, la série joue en permanence avec elle-même, se replie sur ses propres courbes comme les dimensions du multivers, même si la ligne de force est peut-être plus sérieuse, plus claire et plus triste : la lutte de l’esprit face à sa propre solitude.

 

                Ainsi, l’un des épisodes les plus célèbres est celui qui est intitulé Pickle Rick (S3EP03). C’est aussi l’un des plus drôles, des plus inventifs. Tandis que Beth, la fille de Rick, se rend chez une psychologue avec ses enfants Morty et Summer, Rick se transforme en cornichon. Un chat l’expédie dans les égouts, où il devra à son ingéniosité de survivre à de féroces combats avec des rats, qu’il décime — tout Parisien ressent une intense satisfaction à ce spectacle. De fil en aiguille il se retrouve dans une ambassade surmilitarisée d’un pays qu’on suppose d’Amérique centrale. Et ainsi, Rick, créature mi-cornichon mi-rat, se retrouve à batailler contre des gardes, puis contre une caricature de Rambo. Pendant ce temps, la petite famille va exposer ses malheurs (Beth et son mari Jerry, l’éternel loser, viennent de divorcer) à la psychiatre asiatique qui se présente : I am doctor Wong. À quoi Beth répond ce qui est pour moi la réplique la plus parfaite de toute la série : Well, doctor “Wong” (by the way racist name)… (Eh bien, docteur “Wong” (au fait, nom raciste)...) Ou la moquerie de l’indignation face au supposé cliché dans les dialogues mêmes. De l’art, tout simplement. Alors allez-y voir, si vous avez la chance de ne pas encore connaître Rick & Morty.

 

               Ah, une ultime précision : si vous pouvez regarder Rick & Morty en V.O. sans les sous-titres, vous parlez anglais US couramment. And that’s the way the news goes !

[1] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-conclusion/personne-n-a-rien-a-faire-ici-personne-n-est-special-tout-le-monde-va-mourir-je-vais-vous-parler-de-rick-morty-2962162

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Rick & Morty,

© Dan Harmon & Justin Roiland.

© Harmonious Claptrap, Starburns Industries,

Justin Roiland’s Solo Vanity Card Productions,

Rick and Morty, LLC., Green Portal Productions.

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